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Enfance 1

Encore une nouvelle maison

Encore une nouvelle maison - Tetelpinpin

Fin août 1948, je rentrais à la maison. J'avais passé deux mois dans un home d'enfants à Autrans dans les Alpes, pour me refaire une santé.

Papa était venu me chercher à la gare de Collonges avec son vélo et sa remorque derrière, pour mettre la valise. Dans la montée du Chemin Neuf il me dit :" maintenant, tu as une petite cousine qui est née le 16 août dernier. Elle s'appelle Martine." Plus loin il m'adresse la deuxième nouvelle : " Tu sais, on a déménagé cet été. On habite maintenant dans une grande maison avec un grand jardin. et puis tu auras une plus grande chambre". Nous sommes arrivés dans cette nouvelle maison du Chemin Neuf. Elle fera mon bonheur pendant toute ma jeunesse et mon adolescence.

Monsieur Vessot habitait cette maison depuis longtemps. Il était veuf pour la troisième fois, et sa dernière femme était amie avec ma grand-mère. Il s'est retrouvé seul, (son fils unique était mort à la guerre en 1917)  dans cette grande maison de 14 pièces. Alors il a fait la proposition de vendre à mes parents sa maison en viager, sous certaines conditions. On devait habiter avec lui, le nourrir et le soigner. Mes parents ont accepté le contrat.

La maison sur 4 niveaux, dont un rez-de-chaussée /sous-sol, et ses nombreuses dépendances se situaient sur un grand terrain de 3 600 m2. Elle avait été construite en 1850 pour la fabrication et le commerce de vin.

Quand nous sommes arrivés, il restait encore la grande cuve, le pressoir, et quelques barriques sur les "marchons" des grandes caves voutées qui avaient été construites sous terre jusqu'au milieu du jardin. 

 

Le père Vessot

Le père Vessot - Tetelpinpin

C'était un grand gaillard avec de grosses moustaches blanches, et sa casquette rivée sur sa tête. Il me faisait un peu peur avec son énorme goitre qui lui tenait les deux cotés du cou.

Il vivait donc toujours avec nous. Sa chambre était à l'étage juste à coté de la mienne. Il avait aussi de drôles de manies. Lorsqu'on était à table à midi ou le soir, il avait son grand couteau qu'il gardait caché sous la table. Il ne fallait pas le toucher. Il ne le sortait qu'au moment du repas.
Quand j'étais obligé d'aller le chercher pour manger, je devais frapper à sa porte, avant d'entrer. Il me répondait avec sa grosse voix grave. Sur sa cheminée était toujours placé, en évidence, un bocal en verre, contenant un petit et long tuyau en plastique brun plongé dans un liquide transparent. Ca m'impressionnait.
Maman m'avait expliqué que c'était sa sonde, qu'il devait se mettre dans le zizi pour faire pipi.

Il aimait bien se promener dans le jardin. C'était un grand verger planté de poiriers divers, de pruniers et de deux cerisiers. Le sol à mi-ombre, mi-soleil était couvert de muguet de culture. Il aimait bien m'emmener dans le jardin. Il m'expliquait le travail du muguet, et aussi la greffe sur les poiriers quand je lui demandais pourquoi il y avait deux variétés différentes de poires sur le même arbre.

Il m'expliquait aussi son travail dans le vin, avant que son métier local ne disparaisse. Le phylloxera avait détruit toutes les vignes des coteaux de Collonges et des Monts d'Or vers les années 1910.

Quand il y avait risque d'orage et de grêle, et que le "trou de la Marguerite" (au N-O du Mont Cindre) était bouché, par de gros nuages, il m'emmenait dans le coin du jardin. Et là, il faisait des incantations à je ne sais qui, pour détourner les mauvais nuages !!  

 

Petit à petit il s'est mis à décliner. Ses reins ne fonctionnaient plus très bien, d'après le docteur. Il prenait des "crises d'urémie". Une intoxication du sang par l'urée.
Il devenait fou et se mettait à hurler dans sa chambre toujours la même phrase, et souvent à la tombée de nuit : "Alexandre ! veux-tu descendre !!".
Je commençais à avoir très peur car je dormais à coté de sa chambre.

Des soirs, il fallait que papa dans la nuit aille jouer au train avec des chaises alignées. Et ils s'asseyaient l'un derrière l'autre jusqu'à ce que papa décide qu'ils étaient arrivés.

Une autre fois maman l'a découvert brûlant des billets de banque dans sa cheminée. Elle a hurlé.

Et puis les crises ont empiré. De plus, il devenait méchant. Maman lui avait enlevé son couteau de dessous la table. Nous étions en permanence sur le qui-vive.

Lors d'une crise plus importante mes parents ont appelé le médecin, qui l'a envoyé à l'hopital.

Au bout de trois jours il était mort. La dialyse ne devait pas encore exister à cette époque.

Une grande maison sans confort et sans trésor.

Une grande maison sans confort et sans trésor. - Tetelpinpin

Après moins de deux ans de viager, la grande maison nous appartenait totalement. Mais comme mes parents n'avaient pas beaucoup d'argent on ne pouvait pas faire de grosses transformations même pour lui apporter un confort minimum..

Cette maison avait été construite en 1850 en pisé. Avec des murs de 50 centimètres d'épaisseur, cette terre de construction offrait une bonne isolation thermique.

Mais les volumes des pièces étaient très important. Dans les pièces de vie, la hauteur était de 3, 50 mètres. Dans la cuisine, maman préparait les repas sur un fourneau à bois et charbon qui produisait aussi de l'eau chaude pour les bouillottes l'hiver..

L'hiver le chauffage était assuré par un gros poêle à charbon "Ciney" situé dans le hall d'entrée. Malgré sa consommation importante d'anthracite, il n'arrivait même pas à tempérer nos chambres du premier étage.

Alors, le soir, on écoutait la radio, avec mes parents en mettat les pieds dans le four ouvert. Puis on montait se coucher avec nos "briques" qui avaient chauffé toute la journée dans le four du fourneau. On montait aussi nos bouillottes pleines d'eau chaude. On les glissait dans nos draps froids.

Quand il gelait très fort dehors je regardais, en me réveillant, les dessins qu'avait fait la glace sur les carreaux de ma fenêtre.

Il n'y avait pas de salle de bain. Alors on se lavait la semaine les mains et la figure dans l'évier de la cuisine. Le dimanche on faisait la grande toilette. Papa sortait le "tub" (large bassine pas très haute) et l'installait par terre dans la cuisine. Quand j'avais fini de me savonner, maman me versait des casseroles d'eau tiède pour me rincer.

Les WC étaient situés dehors. La porte était en plein nord. Alors l'hiver on n'y restait pas longtems..

Pour moi, cette maisn était un vrai terrain d'aventure. Dans les dépendances, il y avait parmi le bric-a-brac une voiture très ancienne avec encore le klaxon à manivelle. Elle ne roulait plus depuis longtemps.

Les 5 pièces du dernier étage de la maison étaient transformées en greniers. C'était un véritable capharnaüm. J'aimais bien y passer du temps à la recherche de vieux objets intéressants ou insolites.


 Le trésor du père Vessot


Papa voulait agrandir son atelier dans la cave. Le pressoir tenait une place trop importante. Tout ce qui était en bois avait déjà été évacué. Mais il restait le grand socle en béton et en son centre une énorme vis en acier pour presser les grappes y était sertie. Cette vis intéressait quelqu'un, et papa a proposé de la lui donner, mais c'était à lui de la sortir du massif de béton.

Pendant plusieurs jours il a donc attaqué l'énorme massif de béton au marteau-piqueur. Son bruit assourdissant avait envahi le quartier. Et tout le monde se posait des questions.

J'avais été chercher à midi du pain à la boulangerie Mouton à 200 mètres. En redescendant à la maison, je suis passé devant la cour de la mémé D. Elle passait son temps à guetter les faits et gestes du quartier. Elle m'a interpelé :

 - "Alors ! ça fait bien du bruit chez toi ?".

 - " oui, c'est un marteau-piqueur"

 - "Ah ! vous cherchez le trésor du père Vessot ?"   

TILT  !!!!

Je redescends en courant à la maison.

"Papa, maman, il y a un trésor dans la maison ! C'est la mémé D. qui me l'a dit"

 C'est ainsi que durant plusieurs soirées nous nous sommes transformés en chasseurs de trésor. pour moi, c'était une grande aventure comme j'en lisais dans des livres. On a ausculté tous les murs de la cave, sondé toutes les pierres pour écouter si cela sonnait creux. On a aussi examiné la cave en terre sous le jardin.

Mais on n'a pas déniché de trésor.

Peut-être qu'il existe encore , et qu'on n'a pas su le trouver ?

 

Le muguet

Pour la culture du muguet, et la satisfaction des fleuristes, il faut que le début de floraison débute dans la dernière semaine d'avril.

Fête du 1er mai oblige.

Dans les années 50, les petites serres-tunnel n'existaient pas encore pour forcer les brins de muguet à éclore au bon moment. Dans notre région, le climat de Collonges et du pays viennois étaient naturellement favorables, et renommés pour cette culture délicate et chronologiquement pointue.

C'est ainsi que la culture s'est développée, chez nous, d'abord dans des "clos". Les propriétaires pouvaient ainsi répartir leurs planches, tant au soleil qu'en partie ombragée, le long des murs exposés différemment au soleil. Seuls existaient des systèmes pour ralentir l'arrivée de la floraison, et pour protéger les brins de la pluie. Une seule clochette touchée par l'eau pouvait prendre une tache brune, et devait être éliminée. Notre "Clos Antoinette" était réputé pour la qualité de ses plants. La surface cultivée était très importante.

Nous vendions notre production à des fleuristes niçois. Ils venaient s'installer chez nous pendant une semaine, dans les dépendances, pour collecter les récoltes de différents producteurs locaux.

Ils étaient très exigeants sur la qualité, car ces brins étaient destinés à des compositions florales dans le Midi. Mais notre muguet était connu depuis des dizaines d'années, pour faire partie d'une belle variété florifère. Le brin devait faire au moins 20 centimètres de haut et être très rigide. Il devait posséder au moins 20 clochettes sur la hampe dont 3 légèrement ouvertes et non tachées.

Nous livriions nos fleurs en bottes de 50 brins. Les fleuristes  de Nice les rangeaient alors précieusement dans de petits containers plats en osier. Tout ce qui était collecté sur notre "plateforme" du Chemin Neuf  partait alors pour Nice par avion, depuis l'aéroport de Bron.


Nous avons tenu trois ans en poursuivant cette culture initiée par le père Vessot. Mais pour nous, ce n'était pas notre métier. Il y avait tellement de contraintes que cela devenait une trop grosse charge pour mes parents.

Alors ils ont tout arraché et donné toutes leurs "griffes de muguet" à l'agriculteur voisin.

On a fini aussi par arracher la plupart des poiriers, et semé sur ce grand espace de la pelouse.

C'était plus facile à entretenir !